Le mercredi 27 mai 2026, le Conseil de l’Ordre du barreau de Paris a voté une modification de son règlement intérieur qui fait date : désormais, les avocates enceintes bénéficient d’une priorité de passage lors des audiences, et ce quel que soit le stade de leur grossesse.
Une mesure qui peut sembler anecdotique vue de l’extérieur, mais qui répond à une réalité très concrète du quotidien des avocates.
Des audiences qui peuvent durer jusqu’à tard dans la nuit
Pour comprendre l’importance de cette décision, il faut se représenter ce qu’est une journée d’audience. Dans certaines juridictions, les rôles sont surchargés. Les affaires s’enchaînent, les retards s’accumulent, et il n’est pas rare que des avocats attendent plusieurs heures — parfois jusqu’en fin de soirée — avant que leur dossier soit enfin appelé.
Pour une avocate enceinte, ces heures d’attente debout ou assise sur un banc de tribunal, sans certitude de passer avant 18h, 19h ou 20h, représentent une contrainte physique réelle. Et cette contrainte commence dès les premières semaines de grossesse, pas uniquement dans les derniers mois.
Jusqu’à présent, rien dans le règlement intérieur du barreau de Paris ne prévoyait d’aménagement pour cette situation. C’est désormais chose faite.
Une promesse de campagne tenue
Cette réforme avait été annoncée par le bâtonnier Louis Degos et la vice-bâtonnière Carine Denoit-Benteux lors de leur campagne. Elle s’inscrit dans un ensemble de mesures en faveur de la parentalité que le barreau de Paris déploie depuis plusieurs mois : ouverture d’une salle d’allaitement à la Maison des avocats en septembre 2024, création d’un fonds de solidarité « secours parentalité » pour les avocats parents de très jeunes enfants, reconduction du dispositif de « secours diligences » qui permet de confier ses audiences à un confrère pendant un congé maternité, et projet de micro-crèche de 12 berceaux dans le 17e arrondissement.
Il faut aussi noter que le barreau de Paris n’est pas le premier à prendre cette initiative. Le barreau de Lyon avait déjà inscrit la priorité de passage pour les avocates enceintes dans son règlement intérieur en mars 2024. Paris suit donc un mouvement qui commence à se structurer au niveau national.
Un enjeu qui dépasse le confort : le maintien des femmes dans la profession
C’est ici que la réflexion mérite d’aller un peu plus loin. Derrière la question pratique de la priorité de passage se joue un enjeu bien plus large : celui du maintien des femmes dans la profession d’avocat.
Les chiffres sont connus. Plus de 20 % des jeunes avocats envisagent de quitter la profession, et la conciliation entre vie professionnelle et maternité est l’un des premiers motifs cités par les femmes qui franchissent le pas. Ce n’est pas un problème de vocation — c’est un problème d’organisation d’une profession qui, historiquement, a été pensée par et pour des hommes sans contraintes familiales.
Quand une avocate enceinte doit choisir entre sa santé et la défense de son client parce qu’aucun aménagement n’est prévu, le système a un problème. Quand une avocate renonce à plaider parce qu’elle ne sait pas si elle passera à 14h ou à 21h, c’est le justiciable qui en pâtit aussi.
Un signal positif, mais le chemin est encore long
Cette mesure va dans le bon sens, et il faut le saluer. Mais soyons lucides : une priorité de passage aux audiences ne résout pas à elle seule la question de la parentalité dans une profession libérale où l’arrêt d’activité signifie l’arrêt de revenus, où les congés maternité restent insuffisamment indemnisés pour beaucoup, et où la charge mentale de la gestion d’un cabinet ne s’arrête pas parce qu’on attend un enfant.
Le vrai test, ce sera de voir si cette dynamique se poursuit au-delà des barreaux de Lyon et de Paris. Il y a 164 barreaux en France. Combien adopteront cette mesure dans les prochains mois ? Et surtout, combien de juridictions — tribunaux judiciaires, cours d’appel — accepteront de la mettre en pratique dans l’organisation de leurs audiences ?
La confraternité, cette valeur cardinale de la profession d’avocat, ne peut pas rester un beau principe abstrait. Elle doit se traduire dans des règles concrètes. Le vote du 27 mai 2026 au barreau de Paris en est une illustration.

