C’est une annonce qui a pris de court l’ensemble du monde judiciaire. Le 28 mai 2026, lors d’une visite au centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis en Essonne — le plus grand établissement carcéral d’Europe —, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a dévoilé son intention de faire construire une salle d’audience directement au sein de l’enceinte de la prison. Si la mesure est présentée comme une réponse aux dangers des extractions judiciaires, elle suscite une inquiétude profonde chez les magistrats, avocats et juristes, qui y voient une atteinte aux fondements mêmes du procès équitable.
Un projet né du traumatisme d’Incarville
Pour comprendre cette annonce, il faut revenir au 14 mai 2024. Ce jour-là, au péage d’Incarville, en Normandie, un commando armé attaque un fourgon pénitentiaire pour libérer Mohamed Amra, un détenu particulièrement surveillé. Deux agents pénitentiaires perdent la vie. Trois autres sont grièvement blessés. L’évasion spectaculaire de cet homme surnommé « la mouche » provoque une onde de choc dans toute la profession et relance brutalement le débat sur les risques liés aux transferts judiciaires.
Deux ans après ce drame, le ministre de la Justice a choisi d’agir sur l’organisation même des audiences plutôt que sur les seules conditions de sécurité des convois. Son raisonnement : si les détenus les plus dangereux ne quittent pas la prison pour comparaître, les risques d’évasion et d’agression disparaissent. Il l’a formulé sans détour lors de sa visite : « On a des procès qui vont arriver avec parfois 70 prévenus. Cette nouvelle salle permettra de sécuriser bien plus facilement ces audiences et d’éviter les transferts quotidiens de ces détenus sensibles. Ces transferts mettent les agents pénitentiaires en grand danger et ces derniers ne doivent plus payer le prix du sang pour juger des personnes. »
Une infrastructure de grande envergure
Le projet est ambitieux. La future salle serait conçue pour accueillir simultanément une cinquantaine d’accusés ou de prévenus dans un même box, avec une capacité pour les avocats, les parties civiles et le public comprise entre 500 et 1 000 places — des dimensions sans précédent en France. Son coût est estimé à moins de 10 millions d’euros, une somme qui apparaît modeste au regard des frais engagés aujourd’hui pour sécuriser les transferts. Chaque déplacement en hélicoptère du seul Mohamed Amra pour une audition devant un juge d’instruction reviendrait en effet à environ 350 000 euros. Le récent procès de la DZ Mafia, organisé à Aix-en-Provence, aurait quant à lui nécessité plusieurs millions d’euros pour assurer la sécurité des accusés tout au long des audiences.
La mise en service est prévue pour fin 2027. Selon des sources proches du dossier, la salle pourrait notamment accueillir le procès de Mohamed Amra et de ses complices. Le ministre a par ailleurs évoqué le projet d’une deuxième grande salle à Paris, dont la date de réalisation n’est pas encore arrêtée.
Depuis le démantèlement de la salle des grands procès du Palais de Justice l’an dernier, la France ne dispose plus d’aucune infrastructure dédiée aux procès d’envergure. Sans un tel équipement, il serait aujourd’hui impossible d’organiser un procès comparable à celui des attentats du 13-Novembre 2015.
Magistrats et avocats tirent la sonnette d’alarme
La réaction des professionnels du droit ne s’est pas fait attendre. L’Union syndicale des magistrats (USM) a été parmi les premières à monter au créneau, en rappelant un principe fondamental : dans un État de droit, la justice se rend dans un tribunal, c’est-à-dire dans des enceintes neutres offrant toutes les garanties d’impartialité. Organiser des audiences dans la plus grande prison d’Europe, estime le syndicat, n’est pas de nature à rassurer le justiciable sur sa présomption d’innocence ni sur la garantie de ses droits.
Le Syndicat de la magistrature est allé plus loin encore dans sa condamnation : « Un procès juste et équitable ne peut avoir lieu entre les murs d’une prison. Faire siéger un tribunal judiciaire dans une enceinte de l’administration pénitentiaire violerait les principes fondateurs de la procédure pénale : la présomption d’innocence, l’apparence d’impartialité des juges, l’ouverture des audiences au public et à la presse. De telles salles d’audience marqueraient ainsi une dégradation profonde de l’acte de juger. »
Du côté des avocats, la même inquiétude prévaut. Comment assurer la confidentialité des échanges entre un prévenu et son conseil dans un tel environnement ? Comment garantir un accès réel aux parties civiles, à la presse, au grand public ? Ces questions, pour l’heure, restent sans réponse.
Des questions pratiques et juridiques en suspens
Au-delà des principes, les professionnels pointent de nombreuses difficultés concrètes. Quelle sera la compétence de cette salle ? S’agira-t-il d’un tribunal rattaché à une juridiction existante ou d’une entité autonome ? L’USM souligne par ailleurs que Fleury-Mérogis est un établissement « relativement excentré et mal desservi par les transports », ce qui rendra l’exercice de la justice particulièrement complexe pour le public, les parties, les jurés, les personnels de greffe et les magistrats appelés à siéger pendant plusieurs semaines consécutives.
Le magistrat Denis Salas rappelle également un précédent peu glorieux : en septembre-octobre 1998, le procès du réseau Chalabi avait été organisé dans le gymnase des surveillants de Fleury-Mérogis, réaménagé pour l’occasion en salle d’audience ultra-sécurisée. Le résultat avait été, selon les comptes-rendus de l’époque, un véritable naufrage : boycott des avocats, condamnation de la justice antiterroriste par des organisations internationales de défense des droits, et de nombreuses relaxes à la clé.
Enfin, sur le plan du droit européen, Denis Salas estime que ce projet pourrait se heurter à l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui garantit le droit à un procès équitable, notamment en raison des difficultés d’accès imposées aux parties.
Une réforme qui nécessitera des modifications législatives
D’un point de vue procédural, le projet ne pourra pas simplement être mis en œuvre par décret. L’USM rappelle que le choix de délocaliser des audiences au sein d’un établissement pénitentiaire nécessitera une modification des textes pour adapter les règles de compétence territoriale des juridictions. Autrement dit, le Parlement devra se prononcer — et le débat promet d’être vif.
Pour l’heure, le syndicat FO Justice constitue l’une des rares voix favorables au projet, y voyant une réponse légitime et attendue de longue date aux risques que font peser les extractions judiciaires sur les personnels pénitentiaires. Tous les autres, magistrats, avocats et une partie du monde pénitentiaire lui-même, demandent a minima un vrai débat contradictoire avant toute décision définitive.
Au fond, la question posée par cette annonce est plus profonde qu’une simple question d’organisation judiciaire. Elle touche à ce que signifie rendre la justice : peut-on le faire entre les murs d’une prison sans que cela change, aux yeux des justiciables et de la société, la nature même de l’acte de juger ?

